Le mythe du poisson rouge (ou une histoire de recherche de la vérité)

À l’origine, cet article devait avoir pour sujet le comportement des lecteurs sur Internet, soit leur capacité d’attention et plusieurs informations quant au temps passé sur une page web. L’article était presque fini, il ne me restait qu’à parfaire la structure et à revérifier mes sources… Et c’est là que je me suis rendu compte que certaines données n’étaient justifiées nulle part… J’ai alors découvert le mythe du poisson rouge.

Pour bien comprendre, retour au début.

Je commence la recherche à propos du nombre de mots idéal pour un article de blogue, mais au fil des informations que je trouve, je considère qu’avant de parler du nombre de mots, il serait bien de parler du comportement des utilisateurs d’Internet, pour mieux comprendre leur intérêt en visitant une page web.

Je trouve une multitude d’articles, quelques documents et une étude. L’information la plus répétée de textes en textes était la capacité d’attention des humains versus celle d’un poisson rouge. Cette information mentionne qu’en 2000, nous avions une capacité d’attention de 12 secondes, et qu’en 2013, elle a été diminuée à 8 secondes. Cela fait que nous avons une capacité d’attention moindre qu’un poisson rouge ! Information choc, utilisée d’ailleurs dans le titre de plusieurs articles.

Ce n’est pas bête tout de même, avec toutes les technologies qui s’accumulent, le cellulaire que nous avons toujours à portée de main et les notifications incessantes, il serait bien sensé que notre capacité d’attention ait diminué.

En plus, des sources telles que The Telegraph, Time, The National Post ont fait un article là-dessus. Un rédacteur du New York Times en a également glissé un mot! Sinon dans les actualités francophones il y a le Huffington Post et Konbini, et récemment Infopresse qui en ont parlé. Ils référaient à deux sources : Une étude de Microsoft et le site Statistic Brain.

Sources des articles

1- L’étude Microsoft Research Canada sur la capacité d’attention

Il s’agit d’un document d’une cinquantaine de pages, dont je ne trouve plus la source sur Internet, mais il a été traduit par InfopresseEn gros, on y parle de trois types d’attention : soutenue, sélective et en alternance.

Toutefois, en introduction au sujet, on retrouve les nombres clés de la capacité d’attention à la sixième page. On y mentionne la source : Statistic Brain. Il est intéressant de noter que cette étude est maintenant introuvable sur le site de Microsoft, les anciens liens y référant ne fonctionnent plus. Mais une recherche Google permet tout de même facilement de retrouver ce document. J’ai également tenté de contacter la responsable de l’étude ainsi que d’autres personnes de Microsoft Research, mais je n’ai obtenu aucune réponse.

2- Le site internet Statistic Brain

Pour vérifier la seconde source, je fais une autre recherche sur Google, ce qui m’amène au site de Statistic Brain, plus précisément sur la page « Attention Span Statistics ». On y présente un tableau, qui comprend effectivement les informations que l’on relate partout ailleurs avec la comparaison de l’humain et du poisson rouge. Le site semble légitime, les données ont du sens et surtout, elles sont utilisées partout. Les informations semblent donc crédibles. De plus, deux sources accompagnent le tableau. Je les ai examinées une après l’autre.

Sources du site Statistic Brain

1- La recherche « Not Quite the Average : An Empirical Study of Web Use »

Premier son de cloche, l’étude a été publiée en 2008, et le tableau contient des informations de 2015. Illogique.

Pourtant, en plus des références à Microsoft et à Statistic Brain, l’étude « Not Quite the Average : An Empirical Study of Web Use » était tout de même mentionnée plusieurs fois dans les articles lus.

Je lui laisse le bénéfice du doute, peut-être que le reste des données provient réellement de cette étude et qu’il n’y a que la capacité d’attention actuelle qui est mise à jour chaque année. Mais après y avoir porté attention, je me suis rendue compte que c’est une étude qui portait sur le comportement des internautes sur le Web et non sur leur capacité d’attention. De plus, elle n’a été faite qu’auprès de 25 personnes.

Les seules données que j’ai trouvées dans l’étude pour confirmer les résultats de Statistic Brain sont qu’effectivement 17% des pages consultées ont été vues durant moins de 4 secondes. Pour le reste, il n’y a aucune trace de ces données dans l’étude. Ainsi, même si cette recherche de Harald Wenreich est intéressante pour comprendre le comportement des internautes, visiblement, ce n’est pas de cette étude que les informations sont tirées.

2- National Center for Biotechnology Information, U.S. National Library of Medicine, The Associated Press

Cette deuxième source est plutôt étrange, elle mentionne trois « organismes » différents, sans préciser l’année, l’étude ou l’article relié, ni les auteurs. Elles semblent être des sources valables, mais une recherche sur leur sites respectifs ne permet pas de trouver quelque chose en lien avec la capacité d’attention. À ce moment, je savais qu’il y avait un problème quelque part. C’est là que je suis tombée sur des articles qui dénonçaient justement cette fausse information. Plusieurs d’entre eux ont fait des recherches plus approfondies qu’il peut être intéressant de partager.

Les articles qui ont confirmé mes doutes

D’abord, c’est l’article « The Attention Span Statistic Fallacy » du site PolicyViz qui a confirmé tous mes soupçons sur ces informations dont je ne trouvais la source nulle part.

Ensuite, Andrew Littlefield avec son article « No, You Don’t Have The Attention Span of a Goldfish » amène des réflexions intéressantes.

Concrètement, qu’est-ce que la capacité d’attention ? Ce n’est jamais clairement défini. Est-ce l’attention nécessaire pour regarder un film, pour naviguer sur les réseaux sociaux ou pour faire un travail intellectuel ? C’est vrai que c’est tout de même un terme très nébuleux.

Il a également fait une recherche approfondie pour comprendre d’où venait l’information sur la capacité d’attention d’un poisson rouge.

À l’aide des outils de Google, il a réussi à trouver un article écrit en 2000 où l’on dit que sa capacité d’attention est de 5 secondes…

Toutefois, l’information du 9 secondes semble venir d’un article de la BBC écrit en 2002.

En effet, on y retrouve ceci : « The addictive nature of web browsing can leave you with an attention span of nine seconds – the same as a goldfish. » Donc que la nature addictive de la navigation sur Internet peut nous laisser avec une capacité d’attention de 9 secondes, soit la même qu’un poisson rouge. Mais encore une fois, l’information n’est pas appuyée.

L’article inclut une image interactive très bien faite qui démontre les différentes références à la capacité d’attention d’un poisson rouge depuis l’an 2000. Informations que j’ai contre-vérifiées!

Parmi les autres auteurs qui ont découvert cette incongruité, il y a Ken McCall qui a publié un texte sur LinkedIn. Il mentionne qu’il est important de faire la différence entre la capacité d’attention d’un poisson rouge et sa mémoire. Ce qu’on retrouve généralement à propos des poissons rouge, ce sont des données sur leur mémoire et non sur leur attention. Il ne faut pas mélanger les concepts ! Il explique aussi une découverte faite dans un livre quant aux différents types d’attention humaine. Toutefois, puisque je ne l’ai pas entre mes mains, je ne voudrais pas transmettre de fausses informations à mon tour !

Finalement, sur le blog Joyfull Public Speaking, l’auteur décrit les trois sources (National Center for Biotechnology Information, U.S. National Library of Medicine, The Associated Press) comme des sites qui démontrent une autorité, mais dans lesquels il est extrêmement diffcile de trouver une information. Ce ne seraient que des sources mises pour calmer notre esprit critique, en raison de leur « prestance ».

Qu’est-ce qu’on peut conclure de tout ceci ?

Il faut être critique face aux informations qui sont propagées sur Internet et s’assurer que la source est valide. Les rumeurs sont faciles à commencer, il ne suffit que d’une information nouvelle ou surprenante pour que tous les médias veuillent la diffuser le plus rapidement possible. Ce qui entraîne généralement une publication sans chercher à s’assurer de la véracité de l’information. Ça crée une grande chaîne où tous réfèrent à une autre source, mais qu’au final l’information n’est appuyée nulle part. Quand le Time Magazine transmet une information, on peut s’attendre à ce que ce soit vrai. La même chose pour Microsoft, c’est une grande entreprise.

C’est sûr que généralement, il n’y a pas de problème, les informations sont véridiques. Toutefois, personne n’est à l’abri d’une erreur. C’est pourquoi il faut demeurer alerte, ne pas toujours prendre pour acquis tout ce qu’on lit et contre-vérifier en cas de doute.

Finalement, pour ce qui est de la réelle capacité d’attention de l’humain, ça fera l’objet d’un futur article !

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